Chaque mois nous interviewons un éditeur, client ou partenaire afin de connaitre son métier, son analyse du marché du livre numérique et ses projets pour les années à venir. Ce mois-ci nous donnons la parole à Bertrand Py, directeur éditorial des Editions Actes Sud.

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TEA : Près de 40 ans après leur création par Hubert Nyssen dans un village de la vallée des Baux, quelle est l’identité des Editions Actes Sud en 2015 ?

Bertrand Py : Actes Sud  peut se définir comme une jeune maison d’édition généraliste et de taille moyenne à forte dominante littéraire, doublement décentralisée (née en région mais, si l’on peut dire,  “réconciliée” avec Paris), capitalistiquement familiale, autofinancée, créative et réactive, cultivant et partageant son indépendance avec quelques maisons associées qui lui ressemblent et en qui elle reconnaît une même conception de l’édition fondée sur le plaisir de découvrir et l’exigence de ne pas décevoir les lecteurs.

TEA : Quelle offre numérique les éditions Actes Sud proposent-elles aujourd’hui et comment cette offre va-t-elle évoluer ?

BP : Toutes les nouveautés « textes », y compris les romans « ados »,  sont numérisées, pour autant que les auteurs nous en aient accordé la possibilité, ce qui est désormais fréquent mais pas encore sans exception. Parallèlement, nous numérisons progressivement le fonds des auteurs les plus importants, au fur et à mesure qu’une de leur nouveautés apparaît sur notre programme. Les nouveautés Babel non issues du fonds Actes Sud sont proposées simultanément en version numérique, et dès lors qu’un texte récent passe en Babel le prix de la version numérique est calé sur celui de l’édition papier Babel. Les évolutions prévues actuellement sont l’élaboration de textes enrichis. Une première réalisation, Le Manuel de la cuisine alternative, est aujourd’hui disponible à la vente. Des albums jeunesse sont par ailleurs en cours de développement.

TEA : Nous assistons aujourd’hui à l’essor de l’auto-publication. Quel est votre ressenti d’éditeur face à ce développement ? Est-ce une menace, un complément ou une ressource pour le travail des maisons d’édition comme la vôtre ?

BP : Il y aura toujours une différence radicale entre ceux pour qui l’argent est un moyen de faire du livre, et ceux pour qui le livre est un moyen de faire de l’argent. On peut remplacer ici « livre » par « livre numérique ». Le numérique ouvre de nouveaux espaces d’initiative et de nouvelles pratiques de création, et globalement il faut s’en réjouir. Inévitablement cela s’accompagne d’expériences individuelles plus ou moins sérieuses et de tentatives de récupération plus ou moins généreuses. Qu’un auteur se sente suffisamment armé pour se dispenser de la « validation » et de l’appui des professionnels et passe directement à l’étape de mise en vente peut paraître audacieux ou prétentieux, mais si cette démarche rencontre le succès, pourquoi pas ? Certains textes de qualité ont d’abord connu une phase d’auto-édition numérique avant d’entrer dans tel ou tel catalogue, et si ce circuit court n’a pas permis de les améliorer, du moins il a pu leur servir de banc d’essai et de test de réception. Je n’ai rien contre ces pratiques. J’ai moins de sympathie pour les diffuseurs numériques qui, forts d’un pouvoir de prescription et d’incitation commerciale particulièrement conséquent, se désintéressent absolument du contenu et ne visent que le profit qu’ils tirent de leur « médiation », sans égard pour l’acquéreur qui, en bout de ligne, aura acheté un texte non édité, peut-être mal écrit, non corrigé, et qui rencontrera davantage de déconvenues que d’heureuses surprises.

TEA : Quels sont, selon vous, le rôle et la place des e-librairies dans la diffusion du livre numérique ?

BP : Les elibrairies sont essentielles en ce qu’elles peuvent apporter, sur la base d’une offre variée et très diverse disponible sur toutes les plate-formes de téléchargement, la spécificité d’une discrimination positive (prescrire le meilleur) et d’une relation de conseil qui est celle que le lecteur attend de son libraire « de quartier » s’agissant des formats papier. L’adaptation de la librairie à la vente numérique est donc un enjeu important pour la profession mais aussi pour le maintien d’un pacte de confiance et d’une qualité d’échange avec le lectorat qui adopte régulièrement ou occasionnellement ce type de format mais regrette très probablement de devoir se « servir » dans un immense hangar informatisé, sans autre complicité  que purement marchande (sous forme de cookies), alors même que sa librairie de proximité est hélas bien souvent étrangère à ce circuit.

TEA : Quel bilan dressez-vous de vos ventes numériques en 2014 ?

BP : Les ventes numériques représentent en 2014 environ 2,5 pour cent du CA, pourcentage lui-même en progression de près de 50% par rapport à 2013. On peut noter une forte focalisation des téléchargements sur les nouveautés grand public et le très bon score, en particulier, des nouveautés de la collection Actes noirs.

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TEA : Quelle est la position de Actes Sud et des éditeurs que vous diffusez (Rivages, Rouergue et Gaïa) sur la question des DRM ? Voyez-vous une évolution sur le sujet ?

BP : J’entends dire que les DRM compliquent le téléchargement sans apporter par ailleurs de garantie fiable en matière de piratage… qui peut de toute façon se faire par d’autres biais. Je ne suis pas compétent pour en juger, mais ce que je puis vous dire, c’est que l’existence de DRM a pour principal mérite de rassurer les auteurs et qu’avant d’autoriser la diffusion numérique de leur œuvre ils font de ce type de protection une condition sine qua non pour la mise à disposition de leur texte.

TEA : Comment voyez-vous l’avenir du livre numérique ? En 2015 et après… Chez Actes Sud et en général…

BP : Si l’on réfléchit un instant aux chiffres cités plus haut, on voit clairement que l’édition numérique ne peut pour l’instant que dans de très rares cas (dans le cas de quelques best-sellers seulement) s’autofinancer. Pour la presque totalité des titres, on numérise parce qu’on édite sur papier, j’entends par là que la seule version numérique ne pourrait exister si on lui imputait tous les coûts de production (et notamment par exemple la traduction, dans le cas d’un texte étranger) que supporte l’édition sur papier. Le livre numérique prend donc une part d’un marché, il est possible que sa forme spécifique élargisse celui-ci, mais il reste difficile de déterminer avec certitude si les ventes numériques, quand elles sont vraiment significatives, se font plus ou moins au détriment des ventes papier du même titre, ou plus ou moins en addition à ces dernières. Quoi qu’il en soit, dans un catalogue de littérature comme celui d’Actes Sud, notons que l’extension numérique à ce jour ne pèse pas sur les choix éditoriaux, ne les modifie pas, ne les re-configure nullement. En ce sens, l’influence et la part de marché du numérique peuvent continuer de croître de façon régulière mais s’il ne suscite pas de nouveaux lecteurs, l’avenir du numérique sera toujours tributaire des orientations et des choix éditoriaux adoptés pour l’édition papier.

Tout dépendra donc des évolutions technologiques et de la façon dont elles induiront ou non de nouvelles formes de lecture et d’interactivité. Si le livre numérique vient à proposer des développements ludiques ou pratiques (textes enrichis d’images, de vidéos ou de tous autres contenus complémentaires), il suscitera quelque chose de nouveau et accèdera à une autonomie économique qu’il est encore loin d’avoir acquise dans le secteur littéraire des maisons d’édition généralistes, mais il leur autorisera de nouveaux et passionnants développements dans d’autres secteurs, renouvelant par exemple la définition des beaux livres, des manuels scolaires et des livres pratiques. Je suis très curieux de voir cela surgir.

Enfin, destin plus modeste mais d’une réelle importance, à une époque où le livre est soumis à une rotation rapide, où les stocks pèsent lourd dans les bilans des éditeurs comme dans la trésorerie des libraires, la conservation et la mise à disposition du fonds en version numérique, alliées aux possibilités de réimpression très mesurées en P.O.D., me semblent garantir la pérennisation des œuvres et apporter une réponse pertinente au désir que nous avons tous de proposer une offre extrêmement large sans pénaliser les textes exigeants ou d’une commercialité relative, dont nous savons bien qu’ils ne sont pas toujours les moins essentiels.